• Patrimoine français - 3: La route des abbayes catalanes

     

    La route des abbayes catalanes

     

     

    Par Vincent Noyoux
     

    Du massif des Corbières aux contreforts du Canigou, les hommes du Moyen Âge ont bâti des abbayes. L’art roman méridional, le gothique languedocien, le baroque, s’y sont déployés tout au long de siècles tumultueux. Sauvées de l’abandon et du pillage, restaurées, ces abbayes revivent désormais grâce au tourisme et à la musique.

     

    L’abbaye Saint-Martin-du-Canigou

     

    L’abbaye Saint-Martin-du-Canigou est un joyau du premier art roman régional.

    De l’autre côté du mont Canigou, l’abbaye Saint-Martin-du-Canigou offre une ambiance contemplative. Bâtie en 1009 par Guifred II, comte de Cerdagne, l’abbaye accrochée à son piton rocheux, surplombe les gorges du Cady, au pied du Canigou. Le spectacle des falaises à pic est grandiose. Une quinzaine de frères, soeurs et laïcs vivent à l’année dans cet ancien ermitage bénédictin. C’est ici qu’est apparu le premier art roman méridional en Roussillon. Pour s’adapter à l’étroitesse du promontoire, les architectes ont réussi un coup de maître : superposer deux églises (une rareté) et édifier une chapelle haute dans un clocher indépendant. Le charmant cloître aux chapiteaux sculptés s’étageait lui aussi sur deux niveaux. À l’origine, les moines ne pouvaient voir que le ciel ; aujourd’hui, ils profitent de la vue sur les promontoires pyrénéens.

     

    La crypte souterraine de l'ancienne abbaye Saint-Martin du Canigou

    Le bijou de Saint-Martin-du-Canigou reste la crypte, miraculeusement préservée des outrages du temps et des hommes. On y admire une belle série d’arcades en berceau. Juste au-dessus, l’église abrite les reliques de saint Gaudéric, patron des paysans catalans. Les chapiteaux massifs, un peu frustes ont été taillés dans le marbre blanc de Conflent ou celui, veiné de bleu, de la vallée de Céret. Au début du XXsiècle, l’abbaye, qui n’était plus que ruines, fut sauvée par la poésie et un peu d’huile de coude. Le poète catalan Jacint Verdaguer la fit d’abord sortir de l’oubli dans son poème Canigó (1886). Par la suite, l’évêque de Perpignan, Jules de Carsalade du Pont, passa trente années de sa vie à relever l’édifice et y organisa en 1902 les jeux floraux de Barcelone, alors interdits par l’autorité militaire. Depuis, l’abbaye vit.

     

    L’abbaye Sainte-Marie d’Arles-sur-Tech

     

    Le cloître de l’abbaye Sainte-Marie d’Arles-sur-Tech

    Deux simiots, créatures diaboliques de la mythologie pyrénéenne et catalane, gardent l’entrée de l’abbaye Sainte-Marie d’Arles-sur-Tech. L’étrange s’invite dans ce sanctuaire chrétien du Vallespir. Les textes nous parlent d’une première fondation en 778 par Castellanus, un moine d’Espagne, puis d’une seconde sur le site actuel un siècle plus tard. À la fin du Xe siècle, l’abbé Arnulfe rapporte de Rome des reliques de deux saints martyrs originaires de Perse. Entreposées dans un sarcophage paléochrétien, les reliques provoquent un phénomène surnaturel : le tombeau se remplit d’une eau qui se renouvelle sans cesse. La « Sainte Tombe » se trouve toujours près de l’entrée de l’église, qui abrite de magnifiques fresques romanes et du mobilier baroque, notamment le retable en bois sculpté montrant la passion des deux saints, qui sont toujours vénérés le 30 juillet de chaque année. Avec ses colonnes en marbre blanc veiné de bleu, le cloître de l’abbaye est un exemple unique de l’art gothique languedocien en Catalogne.

     

    l’abbaye Saint-Michel de Cuxa

     

    Abbaye Saint Michel de Cuxa, vue aérienne

    Vie, mort et résurrection… À 15 km de là, située en dehors de Prades, l’abbaye Saint-Michel de Cuxa (prononcez « coucha ») a connu un destin similaire. Au IXe siècle, au lendemain de la reconquête carolingienne, une communauté de moines s’y installe et, bien vite, se développe. Au XIsiècle, elle devient un haut lieu de pèlerinage grâce à l’action de l’abbé Oliva, fils du comte de Cerdagne et promoteur de la « trêve de Dieu » contre les violences féodales. C’est à lui que l’on doit le déambulatoire, les clochers, la crypte en rotonde et les fresques de l’église. Novateur, il diffuse de nouveaux modèles d’architecture : clocher et arcatures lombardes, dents d’engrenage… Vers 1130, le cloître en marbre rose marque la naissance de la sculpture romane roussillonnaise. Hélas, à la Révolution, les marbres sont vendus et les chapiteaux du cloître démontés et dispersés.

     

    Histoire d'une résurrection

     

    Comme à Saint-Martin-du-Canigou, l’abbaye est en ruines au début du siècle dernier. En 1907, un collectionneur américain d’art médiéval, George Grey Barnard, acquiert plus de trente chapiteaux du cloître et tous les fragments qu’il peut trouver à Prades et à Cuxa. Ces achats seront à l’origine du musée des Cloîtres (The Cloisters) de New York. Mais grâce à la mobilisation de la population, une partie de Cuxa est sauvée. L’abbaye renaît véritablement de ses cendres en 1919 grâce aux moines cisterciens de Fontfroide, qui y demeureront jusqu’en 1965. Entre temps, le violoncelliste Pablo Casals, fuyant le franquisme, s’est réfugié à Prades. En 1950, il donne, dans l’église dépourvue de toit, un concert resté célèbre, qui servira à financer en partie les travaux de restauration. Par la suite, Pablo Casals s’y produira à de nombreuses reprises, accompagné de musiciens prestigieux comme Vladimir Horowitz et Yehudi Menuhin. Chaque année en août, des concerts sont donnés dans l’abbaye lors du festival qui porte son nom.

     

    L’abbaye de Fontfroide

     

    Abbaye de Fontfroide ou L'Abbaye Sainte-Marie de Fontfroide

    L’histoire de Cuxa se répète à l’abbaye de Fontfroide, dans les Corbières. Où l’on retrouve George Grey Barnard… « En 1908, Fontfroide a été mise en vente et le collectionneur américain s’y est intéressé. Heureusement Gustave Fayet, mon arrière-grand-père, a remporté les enchères à la bougie et a fait classer le cloître », explique Laure d’Andoque. Cette ancienne avocate dirige aujourd’hui l’abbaye, restée entre les mains de la famille Fayet. « Nous sommes près de 80 descendants de Gustave Fayet, sur six générations ! » L’aïeul ne laisse pas de fasciner. « C’était un touche-à-tout : vigneron, artiste, chef d’entreprise, mécène et collectionneur d’art : il détenait des Gauguin, Picasso, Van Gogh, Cézanne. Fontfroide fut son chef-d’oeuvre. »

    Fayet restaure et embellit l’abbaye, merveilleusement tapie au creux des collines pierreuses, parmi les chênes, les vignes et les oliviers. Surtout, il en fait un lieu de vie en y invitant ses amis artistes : Maurice Ravel, Déodat de Séverac, Aristide Maillol, et Odilon Redon, qui décore la bibliothèque de deux superbes peintures. Richard Burgsthal signe les vitraux de l’église cistercienne. Fontfroide devient une petite Villa Médicis. Dans les années 1960, les violons de Yehudi Menuhin et Isaac Stern résonnent dans le réfectoire des frères convers. En 2005, Jordi Savall y crée le festival Musique et Histoire. Fontfroide continue d’accueillir des artistes en résidence. L’abbaye produit aussi de l’huile d’olive et du vin, un des jolis noms de l’appellation Corbières. Ici, comme à Arles-sur-Tech, Saint-Martin et Cuxa, l’histoire n’est pas finie.

     

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